
J'ai une copine qui a raconté plein de mythos à un mec en boite. Ça l'a toujours fait marrer de s'inventer des vies entre deux boules à facettes. C'est comme chez le coiffeur. Qu'est ce qu'elle en a à taper cette nana avec une paire de ciseaux dans les mains qu'on soit étudiant, qu'on habite chez nos parents ou ce qu'on peut faire de nos vies? Elle fait juste semblant d'être aimable pour qu'on revienne se faire couper les cheveux chez elle. Une demi-heure plus tard, ou deux heures si on fait des mèches et qu'elle est pas trop mauvaise, un autre client sera assis à notre place, et elle recommencera son interrogatoire en pensant à ce qu'elle va se faire à manger le soir. Alors pourquoi lui déblatérer toute notre intimité? Le coiffeur, c'est l'unique occasion de pouvoir changer de vie pendant deux heures de temps.
Ben pour les mecs en boîte, c'est pareil. Pas besoin de savoir s'il a fait Bac+4 ou -2 pour lui rouler trois pelles sur le dance floor. D'ailleurs, ma copine, elle ne pose jamais de question, de peur qu'ils lui répondent -4. C'est ce qui s'appelle "faire la politique de l'autruche" et, par expérience, elle sait que dans 90% des cas, ça vaut mieux. Quand ils sont trop curieux, elle se met à imaginer une vie super palpitante, qu'elle n'est pas Française mais qu'elle a perdu son accent à force de longues de travail, ou alors qu'elle fait un métier trop impressionnant comme "présentatrice télé" ou "chirurgienne". C'est ce qu'elle a fait avec ce mec. Mais le problème c'est que le jeune homme avait Bac+6, et qu'il s'est révélé être très sympa, très drôle et très beau, qu'ils se sont revus, et que c'est devenu... son mec...
Et maintenant, ma copine ne sait plus ce qu'elle lui a raconté de vrai, de faux, ce qu'elle a inventé ou ce qu'il sait déjà. Alors, elle ne dit rien sur sa vie et retourne toutes les questions. Quand il lui demande, sur l'oreiller, de raconter son enfance, elle embraye sur une autre question : "ah oui, d'ailleurs, où est-ce que tu as grandi toi?" Des fois, elle esquive des trucs au hasard et très vagues, comme "hier j'étais chez mes parents". Et au moment où il fait des yeux tout ronds, elle comprend qu'elle a dit une connerie. Mais il est déjà trop tard. "Ah bon, ils venus te voir en France pour Noël???" ("merde...trouve un tuc trouve un truc...ou avoue, c'est le moment...") Mais évidement, pour rattraper le coup, elle réinvente, et c'est reparti : "oh ben tu sais...ils ont déménagé...y'a quelque temps...."
- Ah oui? Et ils se plaisent en France? C'est pas trop dur le décalage?
- Oh oui, enfin... euh...non ça va. Et les tiens? Ca va? Parle moi donc de ta mère...je suis sûre que c'est une femme exceptionnelle...
Le pire, ce n'est pas vraiment qu'elle se soit inventé une vie, mais c'est surtout que malgré la musique, le champagne, et le temps qui est écoulé... eh ben, il se souvient encore de chaque détail. Et bien sûr, mieux qu'elle.
Plus le temps passe, et moins elle sait quoi faire. Si elle lui avoue tout, elle va passer pour "une-fille-inintéressante-qui-n'a-pas-de-vie-en-fait, ou au pire pour une débile. Et puis, s'il a fait pareil? Et que dans ce moment déballage unique, il lui avoue que tout ce qu'elle croit être pure perfection n'est que mensonge éhonté? Qu'il n'a pas du tout Bac+6, que sa mère est en hopital psychiatrique, qu'il porte des fausses dents, et qu'il repique toutes ses blagues à Elie Semoun?
Elle préfère encore vivre une fausse vie d'autruche palpitante avec lui. Il sera temps plus tard de vider son sac...en même temps que ses sentiments.